La dette écologique expliquée à ma fille

Publié le 13/10/2018 à 12:54

La dette écologique expliquée à ma fille

Publié le 13/10/2018 à 12:54

Une usine émettant des GES (source photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – Réchauffement du climat, surconsommation des ressources, destruction des écosystèmes… Difficile de rester optimiste alors que l’humanité est confrontée à un défi immense. Le défaitisme et l’immobilisme n’aident pas non plus. Malgré tout, ma fille, tu dois rester optimiste, car on peut réussir à limiter l’impact de la crise écologique sur notre petite planète.


Oui, oui, c’est à toi que je dédie cette semaine mon analyse sur les risques géopolitiques. Pourquoi? Parce que ton avenir me préoccupe au plus haut point et parce que la crise écologique est le plus grand risque géopolitique et qu’il concerne donc tout le monde sans exception.


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 Mais avant d’aller plus loin, j’aimerais te rassurer.


Je veux te dire que l’humanité n’est pas menacée de disparaître en raison de la crise écologique. Nous ne subirons pas le sort des dinosaures, car nous comprenons ce qui se passe et nous savons ce qu’il faut faire.


S’il y a une chose qui est menacée, c’est la société de consommation, qui existe depuis moins de 100 ans.


Bref, je ne veux pas que la crise écologique devienne une source d’anxiété pour toi, même si le défi est immense, j’en conviens.


Bien entendu, si nous n’agissons pas rapidement, notre environnement se dégradera et la vie sur Terre deviendra beaucoup plus difficile, surtout pour les enfants comme toi vivant dans les pays pauvres qui manquent de moyens pour s’adapter.


On va se dire les vraies affaires.


La population de la Terre pourrait même diminuer. Il risque aussi d’y avoir des pénuries de nourriture et d’eau, des déclenchements d’épidémies, des destructions d’habitats, des vagues de chaleur, des migrations massives, des luttes pour les ressources, sans parler de la montée du niveau des océans.


Il y aura aussi plus d’instabilité politique, c’est-à-dire un risque accru de guerres entre États ou de guerres civiles à l’intérieur d’un pays, comme en Syrie actuellement.


Mais ces phénomènes ne sont pas nouveaux : on les observe depuis toujours dans l’histoire. Ils pourraient en revanche devenir plus fréquents dans les prochaines décennies.


Maintenant, passons en mode solution, à commencer par l’enjeu du changement climatique.


Je veux te parler du dernier rapport du Groupe d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), qui rassemble les meilleurs cerveaux dans le monde à ce sujet.


Le GIEC affirme qu’il faut réduire de 45% nos émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2030 pour limiter le réchauffement à 1,5 degré Celcius par rapport au début de l’ère industrielle.


C’est un objectif très ambitieux. Car la température moyenne de la Terre a déjà augmenté de 1 degré depuis l’apparition des premières machines produisant de la vapeur à l’aide du charbon.


Mais on peut y arriver si nous le voulons vraiment.


Le GIEC propose un scénario pour y arriver, comme le rapporte La Presse.


Il faut se mettre au régime énergétique, éliminer le charbon, retirer la moitié des voitures des routes, construire 38 réacteurs nucléaires, installer 1,5 million d’éoliennes et retirer le tiers des vaches de la planète.


Cette stratégie s’attaque aux émissions de GES, mais la crise écologique est plus vaste. La surconsommation des ressources naturelles et la destruction de la biodiversité sont aussi des enjeux importants.


Du reste, tout est lié, ma fille.


Plus on consomme de ressources, plus on consomme d’énergie (en majorité d’origine fossile pour l’instant), plus on détruit les écosystèmes qui nous rendent des services essentiels comme la production d’eau et d’oxygène.


Pour mieux comprendre la crise écologique, tu dois d’abord savoir comment nous en sommes arrivés là. Et rien de tel que de recourir à une métaphore pour bien expliquer les enjeux.


Comment redresser Planète inc.


Imaginons que la Terre est une entreprise, qu’on appellera «Planète inc.».


Eh bien, Planète inc. est en grande difficulté financière. Ses dépenses écologiques augmentent très rapidement, alors que ses revenus écologiques sont stables et qu’ils ne peuvent pas augmenter (en raison des capacités physiques de la Terre).


Résultat? Elle s’endette et respecte de moins en moins son budget.


Et son budget s’élève à environ 50 milliards de tonnes métriques de ressources naturelles par année.


D’où vient ce chiffre, me diras-tu ?


C’est la quantité maximale de ressources (forêts, minerais, stocks de poissons, etc.) que l’humanité peut consommer chaque année si elle veut respecter le cycle de renouvellement naturel de la Terre, selon le magazine américain Foreign Policy.


Pendant des dizaines de millénaires, Planète inc. a respecté son budget.


Sa consommation de ressources était très inférieure à son budget de 50 milliards de tonnes. L’humanité était alors composée de sociétés de chasseurs-cueilleurs et de sociétés agraires.


Mais depuis la révolution industrielle au 19e siècle, les dépenses Planète inc. se sont mises à augmenter rapidement.


Après la Deuxième Guerre mondiale, la naissance de la société de consommation et la mondialisation des échanges ont fait exploser les dépenses de cette entreprise, car les énergies fossiles sont devenues le sang du système économique.


Ce qui devait arriver arriva : en 2000, Planète inc. a cessé de respecter son budget écologique, quand la consommation mondiale de ressources naturelles a dépassé la barre des 50 milliards de tonnes.


Aujourd’hui, Planète inc. a des dépenses de plus de 70 milliards de tonnes par année.


Réduire cette dette écologique ne sera pas une mince affaire : les pays industrialisés comme le Canada continuent de croître, les pays pauvres veulent se développer et la population mondiale augmente toujours, surtout en Afrique.


Revenons à notre exemple.


Même si Planète inc. adoptait les technologies les plus efficaces pour utiliser les ressources et imposait une taxe énorme sur le carbone (entre 236 et 573$US la tonne), elle pourrait seulement ramener au mieux ses dépenses à 93 milliards en 2050, selon trois études.


Tu comprends donc que notre entreprise aurait encore une dette écologique de 43 milliards de tonnes.


C’est cette dette que l’humanité doit absolument supprimer, car tout est lié dans la crise écologique, comme je viens de te l’expliquer.


Comment y arriver?


Comme Planète inc. ne peut pas augmenter ses revenus, il faut donc s’attaquer à ses dépenses, te dirait un bon comptable comme papi.


Et là, quatre avenues sont possibles, selon Paul Hawken, Amory Lovins et L. Henter Lovins, les auteurs de Natural Capitalism, un essai publié en 1999.


1. Accroître radicalement la productivité des matières premières.


Planète inc. pourrait utiliser beaucoup plus efficacement les ressources (de leur extraction jusqu'à la fin de vie des produits de consommation). Cela réduirait l’épuisement des matières premières et encore plus les émissions de GES.


Comment y parvenir? Il faut rendre les processus industriels, les transports et les immeubles beaucoup plus efficaces.


2. Pratiquer le biomimétisme


Encore aujourd'hui, beaucoup trop de produits se retrouvent (entièrement ou en partie) dans les sites d'enfouissement. Or, si nous imitions la nature, nous pourrions éliminer jusqu'à l'idée même de produire des déchets.


Comme dans la nature, tout produit en fin de vie deviendrait un élément nutritif pour l'écosystème ou pour la fabrication d'un autre produit. Cela favoriserait la réutilisation constante des matières premières et l'élimination des matières toxiques.


Des entreprises pratiquent déjà une forme d'écologie industrielle. Elles utilisent des rejets d'industries voisines (chaleur et vapeur, eau, gaz issus de la raffinerie, boues d'épuration, etc.) dans leur processus de production.


Par exemple, la ville portuaire de Kalundborg, au Danemark, est aujourd’hui devenue une référence mondiale en termes d’écologie industrielle.


Mais cela nécessitera une petite révolution technique globale.


Pour y arriver à grande échelle et éliminer à terme les déchets, Planète inc. devra inventer des matériaux, des procédés et des produits qui permettront de former systématique des boucles de recyclage.


3. Instaurer une économie de services et de location


Les auteurs de Natural Capitalism proposent une révolution mentale, où l'on migrerait progressivement d'une économie de biens et d'achats à une économie de services et de location.


Bref, au lieu d'acheter des produits, on les louerait systématiquement -on peut déjà le faire avec certains biens comme l’automobile. L’entreprise montréalaise Communauto offre un service d’autopartage dans plusieurs villes.


Le capitalisme naturel propose d’étendre ce principe à la plupart des biens. Ainsi, une fois son utilisation par le consommateur terminée, le bien serait repris en charge par l'entreprise qui pourrait alors le louer à une autre personne ou le recycler.


4. Investir dans le capital naturel


Aucune société ne peut prospérer (voire survivre) à terme si son environnement se dégrade. Il faut donc réinvestir rapidement et à grande échelle pour restaurer, préserver et accroître les écosystèmes de la planète.


Pourquoi? Parce qu'ils fournissent des services écologiques essentiels et inestimables.


Cette stratégie est payante. En 2002, la ville de New York a évité de dépenser 5 milliards de dollars américains pour construire une nouvelle station d'épuration.


Comment? Elle a tout simplement investi dans un programme peu coûteux afin de restaurer l’écosystème du bassin versant des Catskills Mountains, où la ville s'approvisionne en eau.


Déployées dans le même temps, ces quatre stratégies pourraient donner des résultats et réduire de manière importante les dépenses de Planète inc.


Et si nous n’arrivons pas malgré tout à revenir à l’équilibre budgétaire écologique ?


Eh bien, il faudra prendre les grands moyens pour limiter les dépenses de l’entreprise.


Certains spécialistes affirment qu’il faut imposer des plafonds annuels ou des quotas qui garantiraient que Planète inc. n’extraie pas plus de ressources que les capacités de la Terre, soit 50 milliards de tonnes par année.


D’autres personnes proposent une solution encore plus radicale : réduire notre dépendance à l’idée même de croissance économique, c’est-à-dire la nécessité d’augmenter la production chaque année.


La prémisse de la décroissance est simple et s’appuie sur une logique mathématique : une croissance illimitée est impossible dans un monde limité de ressources naturelles.


Et tu auras compris que la limite de notre monde ou de Planète inc. est le seuil de 50 milliards de tonnes de ressources naturelles par année.


À ce niveau, elle aurait non seulement retrouvé son équilibre budgétaire, mais elle aurait aussi éliminé sa dette écologique.


L’avenir des générations futures serait ainsi assuré.


Vaste projet, n’est-ce pas?


Nous pouvons y arriver, ma fille. Mais cela nécessite une réflexion en profondeur sur notre mode de vie et une révolution sans précédent dans la manière de produire et de consommer.


Sur ce, je te souhaite une bonne journée. :-)


 

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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