Devenir auto-entrepreneur, le meilleur moyen de s'appauvrir!

Publié le 07/12/2018 à 08:00

Devenir auto-entrepreneur, le meilleur moyen de s'appauvrir!

Publié le 07/12/2018 à 08:00

Être à son compte, ce n'est pas toujours la joie... Photo: DR

«Bye-bye boss, je vais devenir mon propre boss !» Cette phrase, qui ne l’a pas déjà entendue ? Et qui ne se l’ai jamais dite, à tout le moins en secret ? C’est clair, elle est partout. Oui, partout. La preuve :


– 21% des Québécois disent aujourd’hui avoir l’intention de devenir entrepreneur, selon une étude du Réseau M. En 2009, c’était seulement 9%.


– 9,4% des Québécois ont amorcé les démarches nécessaires pour devenir leur propre patron. En 2009, seulement 2,8% l’avaient fait.


– 41% des milléniaux ont l’intention de créer leur propre boîte. Oui, vous avez bien, 2 jeunes sur 5 veulent devenir entrepreneur ! En 2009, c’était seulement 11,5% des 18-34 ans.


La question saute aux yeux : cet engouement pour l’entrepreneuriat est-il une bonne chose ? Pour la société ? Et pour ceux-là-mêmes qui deviennent leurs propres patrons ?


Tenez-vous bien, il se trouve que j’ai mis la main sur une étude fascinante sur le sujet. Intitulée Entrepreneurship and income inequality, elle est signée par : Daniel Halvarsson et Martin Korpi, tous deux chercheurs en entrepreneuriat à l’Institut Ratio de Stockholm (Suède), et Karl Wennberg, professeur en entrepreneuriat à l’Université Linköping de Norrköping (Suède). Et elle présente la particularité d’apporter un éclairage aussi inédit que déstabilisant sur cet engouement qui est, en vérité, planétaire…


Les trois chercheurs ont noté deux phénomènes économiques concomitants qui se sont produits en Suède ces vingt dernières années : d’une part, un véritable renouveau entrepreneurial, les Suédois tenant tous, ou presque, à devenir leur propre patron, notamment en créant leur start-up ; d’autre part, une aggravation des inégalités salariales en Suède, en ce sens que les écarts de revenus entre les mieux et les moins nantis se sont agrandis. Et ils se sont demandé si les deux avaient le moindre lien entre eux, ou pas.


Qu’ont-ils fait pour en avoir une juste idée ? Ils se sont plongé dans la base de données LISA, qui fourmille d’informations sur les Suédois, histoire d’en dégager tout se qui concernait les revenus, les créations d’entreprise, les niveaux d’éducation, etc. Et ce, entre 2005 et 2013, pour quelque 3,7 millions d’individus qu’ils ont classé en trois catégories distinctes :


– Les salariés, c’est-à-dire ceux qui travaillent pour un employeur ;


– Les patrons d’une start-up, quel que soit le secteur d’activités de celle-ci ;


– Les auto-entrepreneurs, c’est-à-dire ceux qui travaillent à leur compte (consultants autonomes, pigistes, artisans, travailleurs saisonniers, etc.).


Et ils ont analysé tout ça à travers le prisme de l’Indice d’entropie généralisée (en anglais, le Generalized Entropy Index – GE Index), qui permet de mesurer l’inégalité des revenus d’une population donnée.


Qu’ont-ils ainsi découvert ? Eh bien, ceci :


> Auto-entrepreneur < Salarié < Patron de start-up. En général, les auto-entrepreneurs gagnent moins que les salariés, et les salariés gagnent moins que les patrons de start-up. Autrement dit, ceux qui s’enrichissent le plus sont ceux qui créent leur propre petite entreprise.


> Vers le haut. En général, les patrons de start-up tirent les revenus des mieux nantis vers le haut, et sont d’ailleurs responsables de la hausse à hauteur de 10%. Ce qui signifie que créer sa propre petite entreprise est, dans nombre de cas, un moyen de s’enrichir.


> Vers le bas. En général, les auto-entrepreneurs tirent les revenus des moins nantis vers le bas, et sont d’ailleurs reponsables de la baisse à hauteur de 30%. Ce qui signifie que l’avènement des auto-entrepreneurs a globalement appauvri les moins nantis, signe que se lancer dans l’auto-entrepreneuriat revient, dans nombre de cas, à s’appauvrir.


> Ni le niveau d’éducation ni le sexe. Le niveau d’éducation joue, lui aussi, un rôle dans l’accentuation des inégalités salariales, mais qu’à hauteur de 4%. Son influence est, donc, nettement inférieure à celle de l’engouement pour l’entrepreneuriat. Idem pour le sexe, qui ne joue qu’à hauteur de 4%. Autrement dit, si les riches sont devenus plus riches et si les pauvres sont devenus plus pauvres, ce n’est pas vraiment en raison des niveaux d’éducation des uns et des autres, ni même de la discrimination salariale dont sont victimes les femmes. C’est davantage dû – et de loin – à l’envie croissante des gens de devenir leurs propres patrons.


On le voit bien, l’entrepreneuriat a eu un effet polarisant sur les inégalités salariales. D’un côté, ceux qui ont créé leur start-up ont tiré les revenus des mieux nantis un peu vers le haut. De l’autre, les auto-entrepreneurs ont considérablement tiré les revenus des moins nantis vers le bas. Ce qui revient à dire que le meilleur moyen de s’appauvrir, c’est de quitter son job pour devenir auto-entrepreneur !


Une nuance, toutefois… Hier, j’ai lu l’entretien que Benoit Valois-Nadeau, du journal Métro, a eu avec le groupe de rock Babylones, composé de Benoît Philie et Charles Blondeau, et un passage a attiré mon attention…


Question : «Les artistes, particulièrement les musiciens, sont souvent dans une situation financière précaire. Comment durer dans ces conditions ?»


Réponse de Charles Blondeau : «On pratique dans le même local depuis dix ans. De tous les groupes qui y sont passés, plus des trois quarts n’existent plus. Les gars et les filles de ces bands ne font même plus de musique. Nous, on ne vit pas totalement de notre musique encore, mais on a quand même continué. La persévérance, c’est la clé pour accéder au luxe de ne faire que de la musique.»


Réponse de Benoît Philie : «J’ai mis la musique de côté pendant un certain temps, notamment pour avoir une carrière plus stable. Mais ça ne me rendait pas plus heureux. Je préfère avoir cette instabilité qui me rend encore plus productif créativement. Cette instabilité me force à être discipliné et raisonnable dans ma vie. Plus que si j’avais une discipline qui venait de l’extérieur.»


Quelle réflexion cela a-t-il déclenché en moi ? Sûrement la même que la vôtre en ce moment-même : en se lançant dans l’auto-entrepreneuriat, on se dirige, certes, vers une plus grande précarité financière, mais celle-ci n’est-elle pas contrecarrée par le bonheur que l’on peut éprouver quotidiennement à faire ce qu’on aime vraiment faire ? Oui, ne convient-il pas, au fond, d’arrêter de perdre sa vie à la gagner ? Tout comme a fini par le faire Benoît Philie, après avoir fait un saut du côté du salariat ? Hum… Je vous laisse maintenant méditer là dessus.


En passant, le philosophe français Clément Rosset a confié en 1999 au Monde de l’éducation : «Être heureux, c’est toujours être heureux malgré tout».


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Un rendez-vous hebdomadaire dans Les affaires et Lesaffaires.com, dans lequel Olivier Schmouker éclaire l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui, quitte à renverser quelques idées reçues.


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À propos de ce blogue

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