Donald Trump est-il en train de violer la démocratie?

Publié le 01/11/2018 à 11:29

Donald Trump est-il en train de violer la démocratie?

Publié le 01/11/2018 à 11:29

Des signaux indiquent qu'il y a bel et bien péril en la demeure... Photo: DR

Nous voilà dans la dernière ligne droite des élections de mi-mandat et tout porte à croire que Donald Trump et les Républicains vont prendre une méchante volée. Il faut dire que le président américain traine derrière lui des casseroles de plus en plus bruyantes :


– Inapte. Les livres aux révélations fracassantes se sont accumulés ces derniers temps, à l’image de ceux de Michael Wolff («Fire and Fury») et de Bob Woodward («Fear»), qui, témoignages et preuves à l’appui, ont pu écrire que Donald Trump était, entre autres, «un idiot», «un ignare», «un raciste», «un misogyne», bref un être «inapte à gouverner».


– Menteur. Donald Trump a prononcé en public très exactement 3.084 mensonges en tant que président (en date du 31 octobre 2018), soit une moyenne de 4,75 mensonges par jour (fin de semaines comprises, même si, en vérité, il ne travaille jamais ces jours-là), selon le décompte du Toronto Star.


– Impopulaire. Les sondages montrent que jamais un président américain n’a été aussi impopulaire de manière aussi constante depuis son élection. Son impopularité flirte entre 50 et 57% – du jamais vu –, quant à sa popularité, elle navigue entre 43 et 37% – là encore, du jamais vu –, selon l’agrégation des données de l’ensemble des sondeurs américains effectuée par FiveThirtyEight, le site web spécialisé dans le journalisme de données qui est piloté par le statisticien Nate Silver.


– La risée du monde entier. Jamais un président américain n’avait fait l’objet des moqueries de l’ensemble des délégués, en plein discours au siège de l’Onu à New York. Une scène ubuesque qui restera, à n’en pas douter, comme l’un des moments les plus humiliants de la carrière politique de Donald Trump.


À cela s’ajoute le fait que les candidats républicains sont contraints de vivre avec les déclarations tonitruantes et les décisions déconcertantes du président – ses jokes récurrentes sur le mouvement #MeToo ; ses insultes constantes à l’égard des Mexicains ; sa volonté de séparer les enfants des familles entrées clandestinement aux Etats-Unis pour les faire enfermer dans des cages, en prétextant – je le cite – que «ce ne sont pas des êtres humains, mais des animaux» ; etc. Ce qui s’est traduit concrètement par un véritable tsunami de dons visant à soutenir les candidats démocrates dans la campagne de mi-mandat, oui, un tsunami puisque – c’est toujours du jamais vu – les Démocrates ont ainsi disposé de plus d’argent que les Républicains. Un exemple frappant : depuis la fin de juillet, les Républicains ont déboursé quelque 60 M$ US en achat d’espace publicitaire à la télévision alors que les Démocrates ont pu s’en offrir, eux, pour 109 M$ US, selon les données de Politico.


Alors ? RIP Donald Trump et sa gang ? Bye-bye les Républicains ?


Eh bien non ! Non, non et non. Car des signaux faibles, c'est-à-dire des signaux qui sont passés sous le radar des analystes en dépit de leur importance cruciale, indiquent qu’il ne faut pas aller aussi vite en besogne. Il se pourrait bien que le rouge républicain perdure sur le territoire américain après le 6 novembre, à tout le moins résiste nettement plus que ce que nombre de sondeurs et d’experts affirment haut et fort ces temps-ci. Explication.


> 1er signal : Nate Silver s’est mis à bafouiller


J’ai eu le privilège de rencontrer, un beau jour, Nate Silver. Et la brève discussion que nous avons eue m’a fait réaliser à quel point ce type était brillant : il maîtrise comme personne la statistique, il ne dit jamais rien qui ne soit fondé et, surtout, il sait faire preuve d’humilité, ayant parfaitement conscience des limites de toute approche mathématique de l’être humain. Pour le dire simplement, j’admire ce type.


Or, cela fait quelques jours qu’il ne claironne plus comme les semaines précédentes «l’inéluctable victoire des Démocrates aux élections de mi-mandat». Que s’est-il passé pour le voir ainsi bafouiller ? Il refuse de le dire clairement, n’évoquant à ce sujet que des choses floues comme «les chances de voir survenir quelque chose d’inattendu sont plus élevées que ce que tout le monde a anticipé pour l’instant», «la statistique dispose d’outils qui, soulignons-le, sont fondamentalement imprécis» et autres «il existe en statistique des angles morts qui empêchent d’avoir une juste vision de ce qu’on analyse».


Autrement dit, il se passe quelque chose. Mais quoi, au juste ? Regardons les chiffres pour mieux saisir…


Aux élections de mi-mandat, les Américains doivent renouveler l’intégralité des 435 sièges de la Chambre des représentants et le tiers des 100 sièges du Sénat. Actuellement, les Républicains sont majoritaires tant à la Chambre des représentants qu’au Sénat :


Chambre des représentants


Républicains = 236


Démocrates = 193


Vacants = 6


Sénat


Républicains = 51


Démocrates = 49 (dont deux indépendants)


On pourrait se dire que la majorité des Républicains est bien mince au Sénat. Pourtant, elle devrait perdurer, selon les toutes dernières prédictions de Nate Silver ! En effet, FiveThirtyEight estime qu’il y a à présent 6 chances sur 7 (85,6%) de voir les Républicains conserver le contrôle du Sénat.


Comment cela se fait-il ? Il se trouve que le soutien des électeurs pour les candidats démocrates a fondu à vue d’œil en un rien de temps. Ainsi, entre le 9 et le 26 octobre, les chances du Démocrate de l’emporter au Nevada ont glissé de 14 points de pourcentage, à 38% ; ou encore, celui du Tennessee, de 13 points, à 28% ; etc. La glissade est telle que Nate Silver pense maintenant que les Républicains vont sortir globalement victorieux des élections au Sénat. Ni plus ni moins.


Et que va-t-il se produire pour la Chambre des représentants ? FiveThirtyEight considère, là, que les Démocrates devraient largement l’emporter : il y a 6 chances sur 7 (85,2%) de les voir gagner le contrôle de la chambre basse. Cela étant, Nate Silver joue de prudence depuis peu à ce sujet : «Le 6 novembre, nous allons inévitablement assister à des surprises, à des résultats totalement inattendus», prévient-il, en précisant que celles-ci affecteront davantage les Démocrates que les Républicains.


Pourquoi ? Parce que nombre de candidats démocrates qui jouissent pour l’instant d’une avance théorique sur leur rival républicain ne sont devant dans les sondages que de peu. De trop peu, même, pour ne pas voir de cuisantes déconvenues survenir, le jour du vote.


«Les élections au Sénat et à la Chambre des représentants sont, mine de rien, des courses complètement différentes, explique M. Silver. Et ce, pour de multiples raisons, dont l’une des principales est que les électeurs à séduire pour une course à la Chambre sont en général d’un niveau d’éducation plus élevé que la moyenne du pays, ce qui est le contraire pour une course au Sénat.»


Et d’ajouter : «À propos de la Chambre, s’il est vrai que les votes à conquérir sont plus «blancs», «urbains» et «éduqués» que la moyenne du pays, il y a toutefois des exceptions ici et là ; et c’est justement ce qui peut faire rater la victoire à nombre de candidats démocrates.»


Autrement dit, les Démocrates sont plus fragiles que ce qu’on croit. Et cela pourrait bel et bien leur jouer des tours – «à la surprise générale» –, sans pour autant les empêcher de conquérir la Chambre des représentants. Par suite, Donald Trump aura beau jeu de souligner que les fortunes claquées par ses adversaires pour lui nuire n’ont pas eu le résultat escompté, signe que «le peuple est derrière (lui), en dépit du fait que les élites se démènent comme de beaux diables pour (lui) ravir le pouvoir» [note : il s’agit là, vous l’avez deviné, d’une citation imaginaire, ou plutôt prémonitoire : on parie combien qu’il va vraiment dire ça, le 7 novembre ?]


> 2e signal : le gerrymandering joue plus que jamais


Le gerrymandering ? Laissez-moi vous expliquer ce que c’est, ça en vaut la peine…


En 1812, le gouverneur Elbridge Gerry a été accusé d’avoir redécoupé les circonscriptions électorales du Massachusetts pour favoriser son camp, le Parti républicain-démocrate, alors opposé aux Fédéralistes. Comme la forme du redécoupage faisait penser à la silhouette d’une salamandre, le mot-valise Gerry-Mander est né, lequel a donné le gerrymandering, à savoir la manipulation du découpage des zones électorales en vue de l’emporter là où la victoire est loin d’être évidente. Bref, c’est là une sorte de tricherie politique de la pire espèce.


Comment ça marche ? Un récent article du Scientific American l’explique à merveille, et je vais tâcher de vous en communiquer la subtantifique moelle…


Regardez bien l’infographie. La situation de départ est la suivante : 60% des gens votent démocrate (bleu) et 40%, républicain (rouge). Comme le montre l’illustration 1, un découpage parfait permet à cette répartition de se retrouver fidèlement dans le résultat final du vote : si l’on considère qu’il y a 5 zones électorales, on doit voir élu, en toute logique, 3 Démocrates et 2 Républicains.


Mais voilà, comme le montre l’illustration 2, on peut effectuer un découpage différent et ainsi permettre l’élection de 5 Démocrates et de 0 Républicain.


Ou encore, comme le montre l’illustration 3, on peut également s’arranger pour carrément renverser la tendance et faire élire 3 Républicains et 2 Démocrates. Le truc est relativement simple : d’une part, s’arranger pour mettre tous les électeurs démocrates, ou presque, dans deux zones, et d’autre part, regrouper tous les électeurs républicains, ou presque, dans les trois autres zones, de telle sorte qu’ils soient majoritaires dans celles-ci. Et voilà comment dans un État où 60% des gens sont démocrates on peut faire élire – «à la surprise générale» – un Républicain !


Or, il se trouve – tenez-vous bien ! – que les Républicains ont travaillé très très fort pour redécouper le territoire américain à leur avantage. Les preuves de ces agissements ne font qu’émerger, mais elles sont limpides…


Aux Etats-Unis, le dernier redécoupage a eu lieu en 2011, un an après la vague du Tea Party qui avait donné au Parti républicain une majorité écrasante au Congrès. La carte électorale a été revue de fond en comble à cette occasion-là, et depuis nombre d’experts estiment que celle-ci est de toute évidence à l’avantage des Républicains dans 21 des 51 États (quant aux autres, il est difficile d’être aussi catégorique, mais des doutes planent).


Prenons un exemple concret. Au Wisconsin, les Républicains gagnent depuis élection après élection. En 2016, ils ont remporté 5 des 8 sièges à pourvoir à la Chambre des représentants ; et ce, en dépit du fait qu’ils ont obtenu 1,27 million de voix et les Démocrates, 1,37 million de voix.


Plus fort encore, les Républicains ont obtenu en 2016 que des ajustements soient apportés au découpage de la Caroline du Nord. Résultat ? Cette même année, ils ont gagné 10 des 13 sièges à pourvoir, alors que leurs partisans ne représentent que 53% des électeurs.


Bon. Vous me direz qu’il y a un pas que j’ai effrontément franchi en disant qu’il y avait eu manipulation. De fait, je n’ai pas assisté aux réunions de brainstorming des Républicains du Wisconsin ou de la Caroline du Nord, et n’ai donc pas constaté de visu l’opération secrète.


Comment puis-je être affirmatif ? Tout bonnement parce que des mathématiciens commencent à s’intéresser de près au phénomène du gerrymandering, et ont d’ores et déjà identifié des «traces» de manipulation, tout comme un inspecteur de police peut affirmer qu’il y a eu crime et que le meurtrier est telle personne et non telle autre, à l’aide d’indices.


Je vais vous épargner les détails – l’explication de la pertinence de recourir dès lors à la méthode de Monte-Carlo par chaînes de Markov (MCMC), entre autres choses – pour me contenter de vous indiquer que les mathématiciens Jonathan Mattingly et Wes Pegden ont récemment démontré que le découpage actuel de la Caroline du Nord était «extrêmement partisan», tout comme celui de la Pennsylvanie. Idem, la mathématicienne Moon Duchin a apporté la preuve que le découpage de la Pennsylvanie était «extrêmement favorable» aux Républicains : «C’est justement le côté «extrême» de la chose qui fait que ça dépasse la coïncidence, l’incroyable hasard qui aurait fait que le nouveau découpage avait été soudainement favorable à un camp et défavorable à l’autre, a-t-elle indiqué au Scientific American. C’est cela qui fait qu’on peut aller jusqu’à dire que, d’un point de vue statistique, il y a là un acte délibéré.»


Pour l’instant, les analyses rigoureuses ne concernent que ces deux États. Gageons que les prochaines analyses qui viendront inévitablement en arriveront à la même conclusion pour les autres États dont le découpage a été «revu et corrigé» depuis 2011.


Voilà pourquoi il faut s’attendre, comme le pressent maintenant Nate Silver, à quelques «surprises» lors des élections de mi-mandat. Des candidats démocrates vont glisser sur des peaux de banane et se retrouver les quatre fers en l’air, sans comprendre ce qui s’est passé…


> 3e signal : la propagande trumpienne envahit les écrans


L’étude, exhaustive, a été dévoilée à la toute fin d’octobre. Elle montre par A+B que les publicités diffusées sur Facebook par le camp de Donald Trump ont été «d’une redoutable efficacité», au point d’expliquer presque à elles seules son élection à la présidence des Etats-Unis en 2016. «Les campagnes micro-ciblées en fonction du sexe, du lieu d’habitation ou de l’allégeance politique se sont révélées hautement efficaces pour le candidat républicain. Et ce, tant pour convaincre les personnes hésitantes à voter pour lui que pour faire sortir le vote des partisans républicains», notent Federica Liberini et son équipe de chercheurs de l’Université de Warwick (Grande-Bretagne), de l’École polytechnique fédérale de Zurich (Suisse) et de l’Université Charles-III de Madrid (Espagne).


La question saute aux yeux : les Républicains vont-ils réussir le même tour de force, deux années plus tard ? Eh bien, la réponse est «oui», mille fois «oui». Voici pourquoi…


Donald Trump vient tout juste de dévoiler un message télévisé d’une minute qui va être diffusé sur les médias sociaux avec une précision chirugicale ainsi que sur certaines chaînes locales soigneusement choisies, en ciblant les personnes qui peuvent faire une réelle différence lors du vote du 6 novembre. Ce message s’intitule «We can’t go back», il met en vedette une femme qui a su sortir du marasme économique de la dernière décennie – même financer les cours de violon de sa gamine –, et qui réalise soudain que ses rêves risquent de s’envoler du jour au lendemain – tout comme la carrière de violoniste de sa fillette –, si jamais les Démocrates reprenaient le pouvoir et freinaient la reprise économique attribuée à Donald Trump.


«Ça nous a pris une année entière pour concocter ce message télévisé, qui repose beaucoup sur l’émotion. Et pour mettre au point le plan de sa diffusion, dont nous sommes convaincus de l’efficacité, forts que nous sommes de l’expérience et du succès de notre opération de 2016», a expliqué à CNN Brad Parscale, le responsable numérique de la campagne présidentielle de Donald Trump et, aujourd’hui, directeur de sa campagne de réélection pour 2020.


Et d’ajouter : «Nous avons travaillé très fort pour toucher les cordes sensibles des gens, pour leur faire comprendre qu’il suffit d’un rien pour que des avancées économiques s’arrêtent brutalement, pour leur faire prendre conscience que tous les appuis à Donald Trump sont vitaux».


Signe de l’importance accordée à ce message, il a été débloqué 6 M$ US des 100 M$ US dont dispose actuellement le fonds dédié à la campagne «Trump 2020» rien que pour payer l’espace média dont il va jouir durant les derniers jours de la campagne de mi-mandat. Un espace qui concerne les médias sociaux – en particulier Facebook, bien entendu –, mais aussi – c’est là un point crucial qui a échappé à tout le monde, ou presque – à certaines chaînes de télévision.


C’est que Donald Trump bénéficie d’un atout secret, qu’il joue en douce depuis deux ans et qui, à lui seul, pourrait faire une grosse différence, le 6 novembre. Cet atout porte un nom : Sinclair.


Sinclair Broadcast Group est aujourd’hui le plus grand propriétaire de chaînes de télévision aux Etats-Unis. Il est à la tête de très exactement 192 chaînes locales implantées dans 89 marchés. Il touche rien de moins 39% des téléspectateurs américains.


Depuis la crise de 2007, les médias imprimés locaux mettent la clé sous la porte les uns après les autres, faute d’annonceurs. Résultat ? Les chaînes locales ont pris leur place dans le cœur des Américains, et sont même devenues leur principale source d’informations en l’espace d’une décennie (eh oui, tout le monde ne compte pas sur son fil Facebook pour s’informer…). L’amour est tel qu’une récente étude a mis au jour le fait que 76% des téléspectateurs de chaînes locales ont plus confiance en elles qu’en… leurs proches ! Oui, vous avez bien lu : ils se fient plus à ce que leurs disent les journalistes de ces chaînes qu’à ce que leur disent leur conjoint(e), leurs frères, leurs sœurs et leurs enfants.


Or, David Smith, le président exécutif de Sinclair, est un ardent partisan de Donald Trump et des idées qu’il véhicule. À tel point qu’il a rencontré le candidat républicain lors de la campagne présidentielle pour lui confier, selon le New Yorker : «Monsieur, soyez assuré que nous sommes là pour diffuser votre message».


Depuis 2016, nombre de journalistes de Sinclair se plaignent que leur chaîne soit obligée de diffuser des «capsules informatives biaisées», qui penchent systématiquement en faveur de Donald Trump, à la fin des bulletins de nouvelles. Ils déplorent le fait que les questions soient fournies par la haute-direction lorsqu’il leur faut faire une entrevue avec un Républicain, d’autant plus que les questions ainsi rédigées à l’avance sont, à leurs yeux, «systématiquement complaisantes». Ils sont choqués de voir les présentateurs de bulletins de nouvelles forcés de lire un texte reconnaissant que dans la profession il y a des journalistes qui diffusent des «fake news» dans l’optique de nuire au président, chaque fois que Donald Trump s’en prend vertement aux médias. Bref, ils fulminent, mais obéissent docilement, sachant fort bien que sinon c’est la porte qui les attend, et avec elle, le chômage.


Lorsque Dan Rather, l’ex-présentateur vedette du journal CBS Evening News, a eu vent de tout ça, il a bondi. Il a lancé sur Twitter : «Quand des présentateurs de bulletins de nouvelles regardent la caméra en face et lisent un texte dicté par la haute-direction, ça jette une ombre sur la vérité. Ce n’est pas du journalisme. C’est de la propagande. C’est carrément orwellien. Ça gonfle les muscles des despotes, ça fait taire l’opposition, ça oppresse les masses.»


Comme si ça ne suffisait pas, Sinclair a enfoncé le clou au début de 2017, en embauchant Boris Epshteyn pour lui offrir le poste de chroniqueur politique vedette, chacune de ses interventions étant diffusée sur l’ensemble des chaînes du groupe. Boris Epshteyn ? Ce nom ne vous dit peut-être rien, mais sachez juste que cet Américain d’origine russe était auparavant l’un des principaux conseillers de Donald Trump lors de la campagne présidentielle de 2016 et avait été nommé, à la suite des élections, au poste d’assistant du directeur des communications du président américain. Autrement dit, il s’agit d’un homme de main de Donald Trump qui, du jour au lendemain, est passé de l’ombre aux projecteurs. Un fidèle qui veille quotidiennement à influencer «dans le bon sens» les 39% d’Américains qui regardent religieusement les chaînes de Sinclair.


Est-ce que cette opération aussi discrète que monumentale fonctionne, me direz-vous ? Jared Kushner, le gendre et conseiller du président, l’a lui-même confirmé, sourire en coin, selon les sources de Politico : «C’est purement mathématique, a-t-il indiqué à une poignée d’hommes d’affaires. Sinclair a maintenant un plus gros impact que CNN.»


Voilà pourquoi les Démocrates ont beau bénéficier de davantage d’argent pour faire passer leurs publicités à la télévision, cela n’aura pas l’effet espéré : nombre d’électeurs sont abreuvés par la propagande trumpienne, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, depuis près de deux années. Ce ne sont pas quelques messages – aussi bien faits et pertinents soient-ils – qui pourront renverser une telle machine.


À cela s’ajoute le fait que les chaînes de Sinclair sont particulièrement bien implantées dans les États clés des élections, à l’image de la Floride, de la Pennsylvanie, de l’Iowa et de l’Ohio. Et que cela a, mine de rien, son importance : en 2016, Trump est passé devant Clinton au Michigan grâce à une différence de seulement 10.000 voix ; or, il a été noté depuis que les chaînes de Sinclair de cet État-là avaient «à peine fait mention» des scandales qui éclaboussaient alors le candidat républicain, en particulier celui concernant la vidéo d’Access Hollywood dans laquelle Donald Trump se vantait de sa technique de séduction envers la gente féminine (vous savez, ce fameux moment où il dit : «I don't even wait. And when you're a star, they let you do it. You can do anything. Grab them by the pussy. You can do anything»).


Voilà. Chez nos voisins du Sud, la démocratie est manipulée, pis bafouée. Elle est ni plus ni moins que violée, sous nos yeux éberlués. Par Donald Trump. Par les Républicains au pouvoir, ses complices, ne serait-ce qu’en raison de leur silence assourdissant.


Fort heureusement, un sursaut se fait sentir ici et là. Des voix s’élèvent, des personnes se dressent, des foules se soulèvent. Elles entendent renverser la vapeur, offrir une véritable résistance. Le hic, c’est que la démocratie est maintenant solidement entravée. Elle est bloquée dans ses mouvements, mais pas encore paralysée. Comme vont sûrement en témoigner les élections de mi-mandat : les Démocrates ont de grandes chances de reprendre le contrôle de la chambre basse, mais risquent fort de devoir concéder la victoire aux Républicains pour la chambre haute. Croisons les doigts pour que cela suffise à la démocratie pour s’extirper des griffes de ses agresseurs.


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ESPRESSONOMIE est le blogue économique d'Olivier Schmouker. Sa mission : éclairer l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui. Ce blogue hebdomadaire présente la particularité d'être publié en alternance dans le journal Les affaires (papier/iPad) et sur Lesaffaires.com. Olivier Schmouker est chroniqueur pour Les affaires et conférencier.

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