Non, Montréal n'est pas la capitale mondiale de l'IA !

Publié le 13/06/2018 à 06:06

Non, Montréal n'est pas la capitale mondiale de l'IA !

Publié le 13/06/2018 à 06:06

L'argent des investisseurs ne va pas à Montréal, mais ailleurs... Photo: DR

«Montréal est la capitale mondiale de l’intelligence artificielle (IA).» «Google, Facebook, nommez-les, ils se ruent tous vers Montréal pour y installer leurs labos en IA.» «Talents, universités, qualité de vie,… Les atouts de Montréal sont tels que c’est ici que s’invente demain en matière d’IA, et nulle part ailleurs.» Ces louanges dithyrambiques, nous les entendons immanquablement dès qu’un politicien, un haut-dirigeant de la Ville ou encore un ingénieur en IA ouvre la bouche en public. D’ailleurs, si vous vous êtes promené, comme moi, à des événements récents comme C2 Montréal et la Conférence de Montréal, vous pouvez sûrement en témoigner…


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Ma question est la suivante : «Sommes-nous confronté à la fameuse méthode Coué, qui veut qu’à force de marteler n’importe quelle opinion on finit par convaincre n’importe qui – à commencer par soi-même – de sa véracité?» Vous savez, le truc qui consiste à se répéter tout le temps «Je suis le meilleur, je suis le meilleur, je suis le meilleur» avant de se jeter du tremplin de 10 mètres, histoire de se donner la force de faire ce saut périlleux que la logique nous déconseille fortement d’exécuter. Oui, le truc dont un certain Donald Trump ne cesse d’user et d’abuser…


Une interrogation suivie de la suivante : «Ce faisant, nous leurrons-nous collectivement? Et par conséquent, courons-nous le risque de tomber de haut, d’ici quelques temps, lorsque nous réaliserons que, non, nous ne sommes pas la capitale mondiale de l’IA?»


Lourdes interrogations, n’est-ce pas? Eh bien, il se trouve que j’ai déniché la réponse. Du moins, une réponse qui fait froid dans le dos. Je m’explique…


Mon postulat de départ, c’est que l’argent, comme toujours, est le nerf de la guerre. Vous avez beau avoir le plus bau projet du monde, s’il vous manque l’argent pour le mener à bien, il ne verra jamais le jour, ou à tout le moins pas avec autant de superbe qu’il le mériterait. Autrement dit, l’IA va nécessairement percer à l’avenir là où l’argent est aujourd’hui investi en matière d’IA et de robotique.


Or, il se trouve que le magazine britannique fDi, qui est une publication du Financial Times, a justement regardé où les investisseurs intéressés par l’IA et la robotique plaçaient leur argent, ces temps-ci. Il a même établi un palmarès des villes qui séduisent le plus ces investisseurs-là.


Ce palmarès mondial, le voici pour vous :


1. Singapour (Singapour)


2. Shangai (Chine)


3. Dubaï (Émirats arabes unis)


4. Houston (Etats-Unis)


5. Beijing (Chine)


6. Londres (Grande-Bretagne)


7. Tokyo (Japon)


8. Munich (Allemagne)


9. Bangalore (Inde)


10. Paris (France)


11. Düsseldorf (Allemagne)


12. Dublin (Irlande)


13. Séoul (Corée du Sud)


14. Francfort (Allemagne)


15. Helsinki (Finlande)


16. Atlanta (Etats-Unis)


17. Amsterdam (Pays-Bas)


18. Aberdeen (Grande-Bretagne)


19. Boston (Etats-Unis)


20. Hong Kong (Chine)


21. New York (Etats-Unis)


22. Melbourne (Australie)


23. Berlin (Allemagne)


24. Sydney (Australie)


25. Toronto (Canada)


Que remarquez-vous? Hein? Eh oui, Montréal ne figure même pas dans ce Top 25!


Pis, Toronto, la sempiternelle rivale de Montréal, y figure, elle, même si c’est à la dernière place.


Comment cela se fait-il? Regardons ensemble les grandes lignes de l’article de fDi pour le saisir.


Tout d’abord, un mot sur la méthodologie. Le magazine britannique a scruté à la loupe les investissements effectués à l’échelle de la planète entre 2013 et 2017 dans le secteur concerné (IA et robotique) ainsi que dans les sous-secteurs qui lui sont liés (semiconducteurs et autres composants électroniques; instruments de mesure et de contrôle; matériel de communication; etc.). Puis, il a compilé une foule de données technologiques à même d’évaluer les efforts fournis localement en matière d’IA et de robotique (exportations en haute-technologie; nombre d’universités en ingénierie et en technologie figurant dans le Top 100 du Financial Times; nombre de brevets déposés; etc.). Enfin, il a introduit le tout dans un modèle de calcul maison afin d’en extraire un palmarès mondial.


Bref, la méthode adoptée semble en béton armé.


Ensuite, un bref descriptif du Top 3. Prenons le grand gagnant, Singapour. «La ville-État asiatique agit comme un véritable aimant auprès des investisseurs intéressés par l’IA et la robotique, surtout en ce qui concerne les semiconducteurs, est-il noté dans l’article. De plus, Nvidia, un fournisseur américain en processeurs, cartes et puces graphiques, a annoncé en 2017 son intention d’implanter son labo en IA au sein-même de l’Université de technologie et de design de Singapour. Idem, l’allemand Infineon Technologies y a établi son siège social pour la zone Asie-Pacifique et a annoncé vouloir y implanter prochainement son centre mondial d’analyse de données.»


Le numéro 2 du palmarès? Shangai mène la charge de la Chine, qui a pour ambition affichée de devenir le leader mondial de l’IA d’ici 2030. «L’américain iRobot, qui travaille surtout sur des robots militaires, y a récemment ouvert un bureau majeur, souligne l’article. Par ailleurs, la ville rayonne à l’échelle mondiale grâce au Chinese International Robot Show, où se brassent des affaires gigantesques.»


Quant au numéro 3, il se positionne dans une niche particulière, celle de l’IA et de la robotique destinées au secteur médical. «C’est ainsi qu’en 2017 l’indien World Laparoscopy Hospital a ouvert une antenne au sein de la Dubai Healthcare City – l’une des nombreuses zones franches créées à Dubaï pour attirer les investissements étrangers – afin de progresser dans le domaine de la coelioscopie (diagnostic et intervention chirurgicale sur la cavité abdominale) assistée par l’IA et la robotique», est-il indiqué, en soulignant de surcroît l’existence d’un récent événement majeur, «le Middle Eastern robotic process automation and intelligent automation forum».


Qu’est-ce qui transparaît, donc, du Top 3? Que pour vraiment percer dans l’IA, il faut impérativement que les utilisateurs de l’IA – et leurs fournisseurs – ouvrent ici-même, dans le Grand Montréal, une antenne majeure, dans l’optique d’y développer leurs activités liées à l’intelligence artificielle. Autrement dit, il ne suffit pas de concentrer les meilleurs chercheurs du monde – les ingénieurs de Google et autres Facebook –, encore faut-il que les applications concrètes de leurs trouvailles voient le jour ici. Ce que ne fait pas encore franchement Montréal.


Ce n’est pas tout. Le Top 3 nous montre également que pour vraiment tirer profit de l’IA, il faut impérativement créer un événement incontournable pour les acteurs de l’IA, un événement d’une échelle nord-américaine, voire carrément planétaire. Un événement, pour être plus précis, qui n’est pas B2C – il y en a déjà, on peut notamment penser à C2 Montréal –, mais B2B, c’est-à-dire qui agit comme un aimant à investissements internationaux. Bref, un événement qui reste à créer à Montréal.


Voilà, donc, les deux faiblesses principales de Montréal. Les deux faiblesses qui l’empêchent de figurer dans le Top 25 du palmarès de fDi. Les deux faiblesses qui font qu’elle n’est pas «la capitale mondiale de l’IA». Loin de là.


Mais – qui sait? – peut-être certains vont-ils juger qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire, et relever les manches pour corriger le tir au plus vite. Car l’enjeu est peut-être bien ni plus ni moins que l’avenir économique de la métropole…


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Un rendez-vous hebdomadaire dans Les affaires et Lesaffaires.com, dans lequel Olivier Schmouker éclaire l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui, quitte à renverser quelques idées reçues.


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ESPRESSONOMIE est le blogue économique d'Olivier Schmouker. Sa mission : éclairer l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui. Ce blogue hebdomadaire présente la particularité d'être publié en alternance dans le journal Les affaires (papier/iPad) et sur Lesaffaires.com. Olivier Schmouker est chroniqueur pour Les affaires et conférencier.

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