C'est la faute des taux d'intérêt!

Publié le 19/10/2018 à 10:43

C'est la faute des taux d'intérêt!

Publié le 19/10/2018 à 10:43

[Photo:123rf]

BLOGUE INVITÉ. Il est toujours difficile de mettre le doigt sur ce qui fait baisser les marchés. Nous cherchons tous à trouver des relations cause à effet, un coupable, pour expliquer les événements, mais la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît. La plupart des médias s’entendent pour dire que la baisse subite des marchés boursiers les 10 et 11 octobre derniers, période où le S&P 500 a perdu 5,3% de sa valeur, est directement liée à la hausse des taux d’intérêt aux États-Unis. En effet, le taux offert par une obligation 10 ans du gouvernement américain a atteint brièvement 3,24% le 10 octobre, après avoir pratiquement touché 3,25% le 5 octobre dernier, son plus haut niveau depuis le début de 2011.


On peut débattre du fait que ce n’est que la hausse des taux d’intérêt qui a fait chuter le marché, mais cela fait une bonne histoire.


Revenons donc sur la signification d’une hausse des taux d’intérêt sur les marchés boursiers. D’entrée de jeu, il convient de souligner que ce sont les taux d’intérêt à long terme qui ont une signification pour les marchés boursiers, pas nécessairement les taux à court terme. En effet, les investisseurs utilisent les taux à long terme, généralement les taux des obligations 10 ans du gouvernement américain, pour évaluer les actions d’entreprises en Bourse. La valeur de tout actif financier est tout simplement la valeur escomptée – c’est-à-dire ramenée à sa valeur actuelle – de ses flux futurs. Plus les taux sont élevés, plus le taux d’intérêt utilisé dans le calcul de l’actualisation est élevé et plus la valeur actuelle de l’actif diminue.


De fait, les taux d’intérêt servent à évaluer n’importe quel actif financier, qu’il s’agisse des actions, des obligations, de l’immobilier, des œuvres d’art ou des cartes d’anciennes vedettes de hockey. On peut donc comprendre que la hausse récente des taux 10 ans est mal vue des marchés boursiers.


La hausse des taux d’intérêt a une autre incidence négative sur la valeur des actions – elle influe également sur leurs bénéfices futurs. En effet, une hausse des taux augmente le coût de la dette des entreprises qui sont endettées (la plupart). De plus, puisqu’elle augmente le coût du loyer de l’argent, elle influe négativement sur la croissance économique future, ce qui diminue aussi les profits futurs des entreprises prévus par les investisseurs.


C’est ce qu’on appelle un «double whammy»: hausse du taux d’actualisation des bénéfices futurs et diminution de ces derniers!


Pas toutes égales


Mais les entreprises ne sont pas toutes égales face à une hausse des taux d’intérêt; certaines seront très touchées, d’autres très peu, alors que certaines pourraient même en bénéficier.


Commençons par les sociétés qui pourraient être les plus touchées :


- Les sociétés très endettées;


- Les sociétés dont les activités sont très cycliques et dont les bénéfices futurs pourraient donc être affectés par un ralentissement économique;


- Les sociétés qui ne font pas de bénéfices présentement. Je pense notamment aux sociétés en démarrage ou qui investissent tellement dans leur croissance future qu’elles ne feront probablement pas de bénéfices avant quelques années. Si on se réfère à la formule d’évaluation de tout actif financier – la valeur escomptée de ses flux futurs – on réalise que les flux ou bénéfices futurs éloignés dans le temps ont de moins en moins de valeur actuelle lorsque le taux d’actualisation augmente. En d’autres termes, un dollar de bénéfice dans 10 ans vaut beaucoup moins si le taux d’actualisation passe de 3% à 5% (0,61$ au lieu de 0,74$).


- Les titres dont le ratio cours-bénéfices est très élevé. À l’instar des sociétés du point précédent, ces sociétés sont surtout évaluées en fonction de leur croissance prévue et donc de leurs bénéfices à venir.


Les titres de sociétés qui seraient les moins touchées sont essentiellement dans une situation contraire aux précédentes: elles sont peu endettées (ou ont avec une importante encaisse), leurs activités sont peu cycliques, leurs bénéfices actuels sont élevés et leurs ratios d’évaluation sont relativement bas.


Enfin, rares sont les entreprises qui bénéficieront d’une hausse des taux, mais dans une certaine mesure, c’est le cas des banques dont la marge nette d’intérêt (l’écart entre les taux obtenus sur leurs dépôts et ceux obtenus sur leurs prêts) pourrait augmenter. En revanche, la hausse des taux augmenterait leurs mauvaises créances en plus de diminuer les volumes de prêts. Les sociétés qui ont une forte encaisse ou qui ont un «flottant» important à investir bénéficieront également d’une hausse des taux.


Il me semble clair que nous entrons dans un environnement de taux d’intérêt haussiers. Encore une fois, ce sont surtout les taux d’intérêt à long terme (10 ans) qu’il faut surveiller. Or, même si les taux directeurs établis par la Fed et la Banque du Canada continuent d’augmenter, cela ne veut pas nécessairement dire que les taux à long terme suivront la même tendance. N’oublions pas non plus que, même si les taux 10 ans ont augmenté sensiblement depuis quelques années, ils sont encore bien loin de leur niveau historique des quelque 50 dernières années.


Philippe Le Blanc, CFA, MBA 

À propos de ce blogue

Philippe Le Blanc est gestionnaire de portefeuille chez COTE 100 et éditeur de la Lettre financière COTE 100.

Philippe Leblanc
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